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en est-on arrivé là ? Le monde semblait aller bien ; la liberté politique et l'initiative individuelle paraissaient pouvoir s'épanouir jusque dans les coins les plus reculés ; la pauvreté commençait à se réduire en Asie et en Amérique latine ; la croissance économique de la planète était la plus rapide de l'Histoire ; tout laissait augurer qu'elle allait se poursuivre pendant plusieurs décennies grâce à un très fort essor démographique, à l'existence d'une épargne abondante, à des progrès techniques extraordinaires permettant par surcroît de la réorienter vers un développement plus durable. Et voilà que, sans préavis, nous sommes à l'aube d'une dépression planétaire, la plus grave depuis quatre-vingts ans.
Entre les deux, en apparence pas grand-chose, si ce n'est certaines familles américaines incapables de rembourser un crédit sur leur logement. L'objet de ce livre est d'expliquer ce mystère aussi simplement que possible, de prévoir où il nous mène, de sorte que l'on ne nous y reprenne plus. Pour cela, il nous faudra replacer les événements récents dans leur contexte historique, démystifier les raisonnements que suscitent toutes les paniques, donner une lecture neuve de cette crise et de ce qui nous attend. Mais comme rien ne s'explique clairement qui ne puisse être énoncé brièvement, voici un résumé du contenu de ce livre en quelques lignes, puis en une dizaine de pages. D'abord en quelques lignes. Cette première crise financière de la mondialisation s'explique très largement par l'incapacité de la société américaine à fournir des salaires décents aux classes moyennes ; elle les pousse alors à s'endetter pour financer l'achat de leur logement, entraînant une croissance de la valeur des patrimoines et de la production ; les institutions financières et les « initiés » qui les animent s'octroient l'essentiel de la richesse ainsi produite sans courir le moindre risque, grâce à la titrisation[1] (CDOs) et à une pseudo-assurance (CDS) ; ce qui permet, en retour, une croissance de l'endettement qui finit par devenir intolérable et entraîner panique, perte de confiance et fuite devant toute dette. Voilà qui pourrait déboucher prochainement sur une dépression planétaire ou, au contraire, constituer le point de départ d'une formidable croissance harmonieuse. Celle-ci supposerait la réduction réelle des endettements et non, comme on s'y prépare, leur transfert exclusif sur les contribuables. Elle exige surtout de rééquilibrer à l'échelle de la planète le pouvoir des marchés par celui de la démocratie. Et d'abord celui des marchés financiers par celui du droit ; celui des « initiés » par celui des citoyens. Il est encore temps : on peut prévenir une avalanche, non l'arrêter. Ce qui peut aussi se résumer cette fois en deux pages[2]. L'humanité a toujours traversé des crises, qu'elles aient été religieuses, morales, politiques et économiques. Depuis que le capitalisme a pris le pouvoir, la crise semble même son état naturel. Pourtant, chacun sent bien qu'un choc majeur est en cours, qu'une grande dépression menace, comme une mauvaise surprise, dans un monde plein de promesses ; et chacun devine que, d'une certaine façon, quelque chose de très profond, dans notre mode de vie et notre façon de penser, est confusément en train de changer. Pour moi, la crise actuelle s'explique simplement : si le marché est le meilleur mécanisme de répartition des ressources rares, il est incapable de créer par lui-même l'état de droit dont il a besoin, ni la demande nécessaire au plein usage des moyens de production. Pour qu'une société de marché fonctionne efficacement, il faut à la fois qu'un état de droit garantisse le droit de propriété, impose le maintien de la concurrence, et crée une demande par des salaires décents et des commandes publiques ; ce qui suppose une intervention politique, si possible démocratique, dans la répartition des revenus et des patrimoines. Faute d'avoir pu imposer cette meilleure répartition des revenus, on a vu se développer, depuis vingt ans au moins, en particulier aux États-Unis, une demande nourrie par l'endettement des salariés, lui-même gagé sur la valeur des biens achetés avec cette dette. Pour rendre cet endettement tolérable, la Banque centrale américaine a dû baisser les taux d'intérêt, fournissant une nouvelle source d'enrichissement à ceux qui disposaient des moyens de savoir comment investir au mieux en s'endettant. Enfin, pour se couvrir contre les risques créés par ces dettes, les institutions financières privées et les « initiés » qui les animent ont choisi, pour maximiser leurs gains, de mettre en place des mécanismes d'assurance très complexes (tels le CDS et les rehausseurs de crédits) et des mécanismes de titrisation plus complexes encore (comme les CDOs et les ABS) – dont j'expliquerai plus loin la signification. Cela permet de transférer le risque à d'autres banques ou institutions financières à travers le monde et à des investisseurs qui ne les comprenaient pas. Au premier rang de ces maîtres des marchés financiers et de l'information, les États-Unis d'Amérique. La Chine (par son épargne piégée dans des bons du Trésor américain qu'elle ne peut revendre sans faire s'effondrer le dollar et détruire la compétitivité à l'exportation de son industrie) et l'Europe (par son épargne piégée dans ses propres banques par la titrisation et l'assurance) financent l'une et l'autre une Amérique vivant de plus en plus au-dessus de ses moyens. Ces rentabilités très élevées et ces transferts des risques ont été aussi très largement encouragés à partir de 1990 par les fonds d'investissement (en capital ou spéculatif) qui ont besoin de taux de profit de plus en plus hauts, en raison de l'avidité sans frein ni limites de leurs investisseurs. Comme, à cette période, tout va bien en Californie, que les prouesses technologiques américaines sur Internet continuent d'étonner le monde, personne ne voit qu'une part essentielle de l'énergie, des talents, des capitaux est détournée vers le système financier au détriment de l'industrie et de la recherche. Sentant que tout cela n'aura qu'un temps, les arrangeurs de produits financiers destinés aux prêteurs et aux emprunteurs (qui font partie de ce que je nomme les « initiés »), augmentent la part qu'ils prélèvent sur les richesses produites. À l'autre bout de l'échelle sociale, les ménages les plus pauvres ou les plus endettés, à qui on a proposé de nouveaux prêts immobiliers (les prêts dits subprimes, pour désigner justement les prêts « sous la première catégorie ») ont cru faire fortune en acceptant l'argent que la hausse de la valeur de leurs maisons leur permettait d'emprunter. À partir de l'hiver 2006, ils se sont trouvés incapables de payer leurs échéances sur ces prêts, tandis que les institutions ayant émis ces crédits les regroupent alors en titres pour renvoyer le risque sur d'autres épargnants. À partir de la mi-2007, sans que les agences de notation aient rien décelé, sans que le FMI ait rien dit, sans même que le G8 en ait parlé, tous les actifs titrisés commencent à susciter des doutes. Des banques américaines, puis suisses, puis à nouveau américaines, puis anglaises, découvrent, l'air de n'en avoir rien su, qu'elles en ont dans leurs bilans. Les agences fédérales en charge du logement, puis les compagnies d'assurances, puis les épargnants paniquent. Chacun veut se débarrasser de ses dettes. De nombreux pays voient fuir leurs capitaux ; inquiètes de ce qui peut encore se trouver de « toxique » dans leurs comptes, les banques coupent leur crédit à beaucoup d'entreprises saines. Celles des banques et ceux des pays qui, jusque-là, n'hésitaient pas à financer les déficits américains, commencent à s'interroger. Au début de septembre 2008, on passe ainsi de l'économie de la confiance à la panique. Une panique savamment orchestrée par les « initiés » qui ont tout intérêt à faire croire que le monde va s'écrouler s'ils perdent leurs bonus indexés sur les profits et les cours de bourse. Une crise financière explose. Elle est l'occasion de découvrir que le système est largement corrompu, rémunérant grassement ceux qui le contrôlent et le jugent, et distribuant des revenus indécents aux responsables de ces désastres. La peur s'installe plus encore. Chacun se protège en épargnant davantage et en refusant de prendre plus de risques. Comme toujours, c'est le moment que choisissent les gouvernements pour proclamer que tout va bien ! Parfaitement lucides, les citoyens en tirent la conclusion que la catastrophe est au bout de la route. Et, en le pensant, ils la précipitent. Le 3 octobre 2008, le système financier mondial frôle l'effondrement, faute de liquidités. Le 13 du même mois, les gouvernements annoncent leur intention de fournir à leurs banques des ressources dont ils ne disposent pas. Après un formidable carambolage idéologique, les banques et des compagnies d'assurances sont sauvées par des nationalisations de fait et par la promesse d'un argent public inexistant. La dette privée devient une dette publique. Pour autant, rien n'est réglé : la crise ne fait que commencer ; la récession est là ; le désendettement s'accélère ; la dépression menace. Elle va maintenant, si rien n'est fait, toucher très profondément les entreprises, les consommateurs, les travailleurs, les épargnants, les emprunteurs, les villes, les nations. Inquiètes de leur avenir, les banques refuseront alors de prêter à des entreprises parfaitement saines qui tomberont en faillite. La Chine, qui permet depuis des années aux États-Unis de payer leurs fins de mois, rapatriera progressivement son épargne. Les États-Unis ne trouveront alors plus personne pour financer leur dette, sauf à recourir à un moratoire ou à l'inflation qui ruineront l'un comme l'autre tous ceux qui détiennent un patrimoine, et qui feront s'effondrer le dollar, déjà discrédité par la dette extérieure américaine. Deux, sinon cinq ou même dix ans de dépression menaceraient, le temps de réduire à néant les dettes des principaux pays occidentaux. Cette dépression entraînerait une baisse massive des prix que même une grande relance par les dépenses publiques ne suffirait pas à ralentir. La crise financière mondiale, devenue économique, basculerait alors dans une crise sociale et politique majeure ; des centaines de millions de gens seraient menacés de chômage ; le régime politique lui-même serait critiqué, rejeté comme incapable de maîtriser le « golem » des marchés qu'il aura contribué à créer. Toute l'idéologie de nos sociétés individualistes et déloyales serait remise en cause. Et la démocratie avec elle. Si l'on veut éviter que l'histoire prenne ce tour terrible, il est temps de comprendre que tout cela trouve sa source dans le déséquilibre entre le marché et l'état de droit : il réduit la demande, la transfère sur la dette et crée des rentes financières majeures, légales, a-légales, illégales, voire criminelles. Parfaitement conscients des risques que le développement anarchique des marchés fait alors courir au monde, les « initiés » font tout pour maximiser leurs profits, comme des voleurs se hâtant de rafler le plus possible d'or dans le coffre d'une banque, prenant tous les risques dans les dernières secondes d'un hold-up, juste avant l'arrivée de la police. Il est temps de comprendre que les contribuables paient aujourd'hui les bonus des banquiers qui les ont plongés dans une pareille situation. Il est aussi temps de voir que cette crise peut représenter une chance pour le monde, ultime alerte sur tous les dangers d'une globalisation anarchique et gaspilleuse. Il est temps de mesurer que nous disposons des moyens humains, financiers et technologiques pour faire en sorte que cette crise ne soit qu'un accident de parcours ; qu'on n'en sortira que si l'information économique et financière est équitablement répartie et disponible pour tous et en même temps ; que si les marchés financiers, mondiaux par nature, sont équilibrés par un état de droit planétaire ; que si cesse cette finance-casino ; que si le métier de banquier redevient modeste et ennuyeux, ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être ; que si sont mis en place un meilleur contrôle des risques, des exigences de liquidité, une révision des systèmes de rémunération, une séparation entre activités de marchés et activités bancaires, une obligation pour celui qui fait courir un risque à d'autres d'en prendre sa propre part ; que si on sait mettre en place, à l'échelle planétaire, de grands travaux écologiquement durables, comme on l'a fait jusqu'ici à l'échelle de certains pays. Il est hélas à craindre que presque rien de cela ne puisse être fait à temps. Et pourtant, comme la « crise des tulipes » a pu, en 1637, ouvrir la voie à cent cinquante ans d'une formidable croissance des Provinces-Unies, la crise des subprimes, première véritable crise de la mondialisation, pourrait accélérer considérablement la prise de conscience de la nécessité de mettre en place, un jour, un égal accès au savoir, une demande mondiale stable, un salaire mondial minimal, une socialisation de l'essentiel des fonctions monétaires, instruments de la souveraineté, un état de droit mondial, prélude, à terme, à un gouvernement mondial. Un siècle au plus nous sépare de cette évidence. Et, sans doute, encore nombre de crises et de guerres... SOURCE : http://editions-fayard.typepad.com/ |