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par Germain Harvey, MBA.
Mai 1971, j’ai 23 ans et il y a quelques jours j’ai reçu mon diplôme en administration des affaires de l’université de Montréal ...aujourd’hui, je commence ma première journée de travail dans une grande compagnie. Tout est excitant. J’ai hâte de mettre en application ce qu’on m’a enseigné durant toutes ces années. Je suis jeune, plein d’énergie, d’ídées et d’idéaux, je veux changer le monde...
Mai 2005, j’ai 57 ans et il y a quelques jours on m’a remis la montre... oui, c’est bien celle à laquelle vous pensez... aujourd’hui je commence ma première journée officielle de retraite...
Entre ces deux mois de mai: tente quatre années de vie.
À plus ou moins quelques années, si vous êtes comme la majorité des Québécois, voilà le temps que vous allez consacrer au travail. À cet investissement, il faut inclure le temps de déplacement de votre domicile, toutes ces occasions en dehors du lieu de travail où pourtant vous vous en préoccupiez ou vous y réfléchissiez, plus évidemment toutes ces années de préparation sur les bancs d’école.
En somme, la majeure partie de votre vie...
C’est pourquoi plus qu’un gagne-pain, une question de statut, de pouvoir, de prestige et même de sentiment d’appartenance à une équipe, cette activité doit d’abord et avant tout avoir du sens.
Dans le cadre de ma profession, j’ai eu l’immense privilège de rencontrer des milliers de personnes très âgées, des personnes à la fin de leur vie qui ont eu tout le temps de réfléchir sur leur travail, d’en prendre une distance et d’en faire une synthèse. Voici ce qu’elles m’ont dit: Un jour ou l'autre, votre miroir vous rattrapera, vous vous demanderez ce que vous avez fait de tout ce temps et si, surtout, vous avez réalisé quelque chose. Avez-vous fait une différence dans la vie de quelqu’un ? d’une organisation ? d’une cause ? d’un idéal ? Avez-vous été utile à notre société ?
Quand ce moment arrivera, et vous pouvez être assuré qu’il arrivera, vous aurez oublié tous ces petits aléas du quotidien professionnel qui pourtant vous apparaissaient alors si importants. Ne restera que l’essentiel, le coeur: quelle a été ma contribution et en suis-je satisfait?
Se poser les bonnes questions
Quand il s’agit de choisir un placement, la plupart d’entre nous prenons la peine de faire nos devoirs en matière de risque, de rendement, de secteur d’activité, etc. Pour un investissement de vie aussi important ne devrions-nous pas en faire autant ? Quelles sont les valeurs de l’organisation pour laquelle vous travaillez ? Pas nécessairement les valeurs dites ou écrites dans un document officiel, mais bien celles gravées quotidiennement à travers les gestes posés par l’organisation. Car ces gestes parlent beaucoup plus que les grandes déclarations de principes. Comment votre organisation traite-t-elle ses clients? Ses clients difficiles ? Ses employés? Ses retraités ? Est-ce une organisation transparente où les valeurs sont non seulement connues, mais surtout mises en application même dans le feu de l’action ? Y a-t-il une préoccupation sociétale qui fait partie de la culture de votre organisation ? Avez-vous l’impression, et c’est peut-être la question la plus importante, que l’éthique y occupe la place qui lui revient ?
L’éthique, ça se lit dans les yeux...
Ça se sent aussi... On aura beau avoir le plus beau code d’éthique et le plus bel énoncé de mission, c’est dans les yeux des dirigeants que le vrai code est inscrit. Le personnel sait instinctivement ou sont situées les valeurs de leur patron, de leur organisation et de leur équipe de direction. En passant, un message aux patrons: vous êtes peut-être les seuls à penser que vous n’êtes pas transparents comme du cristal aux yeux du personnel. Ils vous lisent comme un roman...le faux ne passe pas... Si l’éthique ne fait pas ou ne fait plus partie de ces valeurs, il est peut-être temps de commencer à regarder ailleurs. C’est le genre de chose qui ne se négocie pas et qui s’imprègne dans l’épaisseur des murs de l’organisation: difficile à extraire.
Et choisir d’y demeurer à son prix...
À cet égard, laissez-moi vous raconter ce curieux commentaire reçu en confidence de plusieurs personnes à la fin de leur vie: elles se rappellent parfaitement du jour où elles ont blessé volontairement une personne dans le but d’en obtenir un avantage particulier. Ce souvenir est si vivide qu’elles se souviennent de l’événement 30 ans plus tard ! Et elles le regrettent amèrement ! Le plus étrange, c’est qu’elles ne se souviennent même plus de l’avantage en question! En revanche, elles se souviennent très clairement du jour où elles ont aidé un pur inconnu de façon totalement désintéressée. Ce souvenir est tellement intense qu’elles peuvent décrire l’endroit, le moment et la réaction exacte de la personne dans ses moindres détails... et elles en sont drôlement fières.
Il semble bien que l’éthique laisse des traces longtemps, longtemps... dans un sens comme dans l’autre d’ailleurs.
De quoi vous faire réfléchir lorsque vous l’envie vous prendra de faire un croc en jambe à une collègue de travail... Compte tenu de la place qu’il occupe dans une vie, le travail constitue donc une magnifique occasion de mettre en pratique son sens de l’éthique et ses valeurs à la condition de se retrouver dans un milieu où elles font partie de la culture d’entreprise, ce qui implique évidemment de se poser les bonnes questions.
Et j’allais oublier : il n’est pas nécessaire d’attendre 85 ans pour se les poser.
Mai 2010, mon diplôme dans une boîte, ma montre dans un tiroir, je conserve la conviction profonde d’avoir contribué, à ma mesure, au développement de la société.
Voilà qui a du sens.
Et cela n’a pas de prix.
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